De l’utilisation de l’ennéagramme avec les adolescents. Par François Frénois

Participant en juillet dernier aux Rencontres annuelles de l’IEA Francophone, j’ai
souhaité, tout en appréciant la qualité et le sérieux des intervenants, dire la grande prudence avec laquelle, selon moi, l’ennéagramme doit être utilisé avec les adolescents.

La psychologie moderne a longtemps fabriqué des modèles partant de la personne en panne. Ce qui a permis de repérer l’ensemble des déviances sur des échelles de mesure scientifique s’appuyant en grande partie sur les troubles névrotiques ou psychotiques repérés dans les hôpitaux. Il était naturel que l’ennéagramme revisité au XXe siècle, s’appuie dans un souci scientifique, sur la description des maladies de l’âme.

Dans ce contexte, on s’est attaché à définir, les fixations, les régressions, les
compulsions, voire les péchés, tous maux (mots) comme autant de points de départ pour définir la personnalité. De son côté, la psychologie humaniste a cherché à regarder la personne comme un tout qui pouvait s’être disloquée à sa naissance.

Cette vision d’une psychologie intégrative est très ancienne et se retrouve, par
exemple, à travers les écrits de saint Bonaventure (Docteur de l’Église – (1221-1274)):
«Nos affections se portant sur des objets divers, nous avons été dissipés, divisés et multipliés selon la variété de ces mêmes objets; et par cette dissipation nous nous sommes resserrés, rapetissés et convertis en plusieurs hommes ».

Tout le travail de développement personnel a ainsi consisté à réunir ce qui s’était dispersé, à retrouver notre unité, à entrer en ressemblance avec notre créateur « Un ».

Cela pour dire qu’on gagnerait à ne pas nous définir uniquement par l’image que
l’on montre. L’image est un instantané. Elle ne nous montre pas le chemin qui redonne l’unité. Cette unité ne se fait pas sans unir les contraires. Enlever un contraire, c’est le faire croître au carré !

Prenons l’exemple de la gloutonnerie. Notre Partie 1 est tout à fait capable de
s’imposer quelques règles strictes pour l’éradiquer… Les moines, eux, proposèrent une autre attitude : ne pas à se priver du plaisir de manger mais apprendre à savourer les petites choses. Déguster une feuille de salade pour jouir de la petite chose !

Ces quelques éléments énoncés tracent le portrait de la situation qui me questionne quand on parle d’ennéagramme à des adolescents. Certes, plus personne aujourd’hui ne veut enfermer qui que ce soit dans ce que l’on a appelé son type ou sa compulsion. Du côté de l’utilisateur averti, la posture consistant à définir l’autre est bannie, considérée même comme une faute éthique. Mais qu’en est-il de cette dictature qui consisterait à me définir par mes défauts !

Bien souvent, la note, dans le système scolaire, est un élément réducteur qui précise ce que l’on ne sait pas, plutôt que ce que l’on sait. Aussi, c’est avec prudence que j’utiliserai l’évaluation. Consiste-t- elle à ce qu’un adolescent se détermine par ce qui le limite ? La volonté des éducateurs à ce moment-là n’est pas celle-là. Il s’agit de donner aux jeunes l’occasion de se dépasser, d’avoir accès à toutes les potentialités qui sommeillent en lui.

C’est pour cela que je serai prudent, notamment avec les vidéos susceptibles de
renforcer des types de normoses (névroses normales). Certes, on peut en rire soi-même, mais elles fixent la personne dans sa limite au lieu d’apprendre à aimer cette limite.

Méfions-nous donc de ces images qui, par exemple déposées sur Facebook,, arrêtent le temps sur une attitude dans laquelle la personne laisse peu voir son moi réel au profit d’un faux moi si visible et adapté à ce que l’on attend de lui.

« Cela, c’est du 1 ! » Au lieu de citer la beauté de leur personnalité, au lieu de voir
ce qu’il y a de beau dans ce désir de contribuer au bel ordonnancement du monde, j’ai noté que les jeunes, dans le film, se limitaient à évoquer leur « névroses. »

Quarante ans d’accompagnement d’adolescents m’ont permis de prendre en
compte cette phrase : « La manière dont je me juge dépend en grande partie de la manière dont on me regarde.»

Le panel peut lui aussi avoir, à mon sens, un effet amplificateur. Il peut y avoir
une certaine jouissance à rire entre nous de nos petits travers. Pour autant, veiller à ne pas en abuser, surtout au moment de l’adolescence, certaines personnes fragiles pouvant se charger de recevoir toutes les petites misères dans leur grande misère.

J’accorde beaucoup d’importance à la citation de Simone Weil dans son livre La
pesanteur et la grâce : «… Chaque être crie en silence pour être lu autrement. On lit, mais aussi on est lu par autrui. Interférences de ces lectures : Forcer quelqu’un à se lire soi-même comme on le lit (esclavage). Forcer les autres à vous lire comme on se lit soi-même (conquête). Mécanisme. Le plus souvent, dialogue de sourds…»

Pour conclure, en m’adressant aux jeunes,

– je soulignerais le caractère éphémère de l’évaluation qu’ils portent sur eux-
mêmes
– je les inviterais à se réjouir des talents de leur personnalité.
– je rappellerais avec insistance qu’ils sont beaucoup plus que leur personnalité
– je présenterais la dynamique des équilibres : Si je suis dans un don excessif
(Partie 2), revenir à l’équilibre en étant plus centré sur moi (Partie 7). À l’inverse, si je suis trop centré sur moi, m’ouvrir davantage au don.
– je leur proposerais des stratégies de développement autour d’attitudes qui
développent les caractéristiques qu’ils ont oubliées et je les inviterais à les
réunifier.

Certains auteurs souhaitent ne faire découvrir l’ennéagramme qu’aux adultes.
Sans doute ont-ils observé combien il est malaisé pour un adolescent d’unifier les contraires, c’est-à- dire de voir le positif d’une expérience difficile. Unifier les contraires, c’est être en mesure de voir le positif de cette expérience. Voir, par exemple, que la peur m’invite à un chemin de courage et de prudence et découvrir mon besoin derrière la peur. De même, derrière une peur de ne pas être reconnu comme unique se cache l’appétit d’être singulier, d’avoir une place dans le monde.

Au final, éviter de laisser le jeune se typer mais lui montrer que chaque caractéristique comprend aussi bien des aspects bénéfiques que dommageables. Savoir que ce qui lui apparaît comme un défaut peut-être à l’origine d’un réel besoin d’harmonie personnelle. Éviter les adjectifs qualificatifs qui en un instant se substantivent : une personne avec un handicap devient l’handicapée…

François Frénois

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